Jean-Daniel Noir, orfèvre du son
Sélection Musicale : les travaux de Jean-Daniel Noir
Jean-Daniel Noir est un ingénieur du son et directeur artistique suisse, ayant plus que fait ses preuves dans le monde de la production de disques haut de gamme. Il s’est spécialisé dans l’enregistrement et la direction artistique de musiques classiques ou anciennes – un monde de spécialistes exigeants, dans lequel il s’est forgé au fil des années une réputation européenne, si pas mondiale. Il n’a cessé ces vingt dernières années de faire évoluer les techniques du métier – et nous dirons même des métiers de ses multiples casquettes – bêta-testeur de matériel et de solutions audiophiles, preneur de son, directeur artistique, post-producteur (en charge du montage, du mixage, et du mastering des disques qu’il enregistre), entre autres missions. C’est aussi un formidable pédagogue, et c’est suite à de nombreux échanges passionnants avec lui que nous souhaitions mettre son travail en lumière.
Particularités de ses prises de son :
Jean-Daniel Noir ne compte plus les nombreuses récompenses (Choc Classica, 4F Telerama, Diapason d’Or…) que ses disques ont obtenu. Ses prises de son ont en commun la mise en valeur de l’acoustique naturelle, une grande précision géométrique des plans sonores pour obtenir de la texture et du timbre sur chacun des instruments, et une attention toute particulière portée au couple principal (paire de microphones principaux, placée avec un certain recul par rapport aux musiciens). Son modus operandi est donc presque toujours fondé sur ces deux ingrédients :
- Un couple principal parfaitement placé (à une distance qui permet d’avoir à la fois une belle image sonore de l’ensemble et une quantité suffisante de réverbération naturelle)
- Des microphones d’appoint (au moins un par pupitre) placés bien plus proches des musiciens, qui apportent du détail de timbres et d’articulations à l’enregistrement.
Cette méthode n’est pas propre à Jean-Daniel, car elle est largement pratiquée dans le monde de la prise de son.
En revanche là où il excelle, c’est dans la façon dont, en post-production, il parvient à recréer une parfaite cohérence de phase entre toutes ces sources microphoniques. En d’autres mots, les prises de son de Jean-Daniel Noir ne « sonnent » jamais comme une accumulation prolifique de micros. Il a beau en utiliser plus d’une dizaine à chaque enregistrement (et parfois jusqu’à la soixantaine !), la constante, c’est qu’on n’en entend que deux. Ceux du fameux couple principal, imitant la paire d’oreilles d’un auditeur qui serait assis au « fauteuil idéal » dans la salle.
Pour parvenir à cette grande cohérence de phase, c’est tout un processus qui est mis en oeuvre, dès l’enregistrement. Les micros d’appoints sont tous mesurés au centimètre près pour respecter des règles acoustiques essentielles, aussi chaque angle est mesuré au degré près, et l’encodage des distances et angles de chaque micro se fait dans un logiciel qu’il a lui même conçu (et qui porte son nom : le PanNoir – comprenez « outil de placement panoramique de Jean-Daniel Noir »), petit logiciel désormais distribué par Merging Technologies, le leader mondial en matière de logiciels de production de disques classiques.

Jean-Daniel Noir mesure ses micros d’appoint au télémètre, lui permettant d’atteindre une précision spatiale de l’ordre du cm. Ici, il mesure la distance qui sépare le micro d’appoint du centre du couple principal. Puis il convertit cette distance en temps de propagation (en ms). Enfin, il retarde d’autant le signal du micro d’appoint, de sorte à le remettre en phase avec le couple principal. Seule façon de ne pas obtenir une sorte de « soupe microphonique ».
Quel matériel utiliser pour écouter ses enregistrements?
L’avantage de la musique très bien enregistrée, c’est qu’elle sait s’épanouir sur tous types de systèmes tant qu’ils sont cohérents. Nous rappelons souvent à nos clients qu’une musique mal enregistrée le sera quel que soit le système (même quand on utilise des systèmes ultra haut-de-gamme, c’est un échec) ; c’est tout simplement l’inverse quand l’enregistrement est de qualité. Bien sûr les émotions sont décuplées quand on monte en gamme de matériel (notamment lorsqu’on commence à séparer les différents éléments de la chaine au lieu d’utiliser une machine tout-en-un, ou, encore mieux, lorsqu’on sépare les alimentations des machines…) mais la musique bien enregistrée est l’élément nécessaire pour tirer la quintessence de tout système audio. Venez nous solliciter pour que nous vous conseillions sur l’adéquation entre les différents éléments de votre système !
Quelques disques importants :
Il est difficile de faire une sélection de disques produits par Jean-Daniel tant les chefs d’oeuvre sont nombreux, néanmoins voici une sélection de quelques-unes de ses grandes réussites, comme ingénieur du son et directeur artistique :
–Into Nature – Vivaldi Seasons and other Sounds from Mother Earth – Enrico Onofri & Imaginarium Ensemble

Voici un disque singulier par sa vision de la musique et pluriel par les multiples compositeurs qu’il parcourt. Essentiellement centré sur le XVIIème siècle italien, il met à l’honneur l’Ensemble Imaginarium, fondé et dirigé par le violoniste Enrico Onofri. La version des Quatre Saisons de Vivaldi proposée dans ce disque est édifiante d’inventivité et de liberté – et c’est vivement apprécié pour une oeuvre parmi les plus interprétées de toute l’histoire de la Musique. Nous aimons aussi particulièrement Le Chant des Oiseaulx – adapté pour deux violons, un alto et un violoncelle – qui rompt avec le corpus italien du XVIIème car c’est une pièce de Clément Janequin, français du siècle précédent.
Côté son, ce disque traite d’égal à égal les solistes (ou « dessus ») et les musiciens du Basso Continuo (ces derniers forment la base harmonique et rythmique de l’ensemble ; ils passent leur temps à improviser – ce sont le théorbe, l’archiluth, le violoncelle, et l’orgue ou le clavecin). Chaque instrument est capté pile à la bonne distance et l’image de l’ensemble est d’une grande cohérence.
–La morte della ragione – Giovanni Antonini & Il Giardino Armonico

Les collaborations entre le mythique Ensemble Il Giardino Armonico et Jean-Daniel Noir sont très nombreuses, et cet opus en est un des plus beaux exemples. La morte della ragione est une grande fresque spatio-temporelle de la musique instrumentale de la Renaissance. On passe par l’Angleterre, la France, l’Espagne et l’Italie, avec toujours le même gout pour la musique ornée et riche en diminutions (pratique d’improvisation propre à la Renaissance).
Ce disque fait dialoguer avec brio les différents dessus de l’ensemble : flûtes, cornets à bouquin, sacqueboutes et même dulcianes se questionnent et se répondent sans cesse, offrant au disque une palette de timbres étonnante (mention spéciale au preneur de son pour la restitution parfaite de ces timbres oubliés !).
–Anime Amanti – Roberta Mameli & Luca Pianca

Un duo à présent… Entre Luca Pianca, maitre du luth et du théorbe, et Roberta Mameli, grande soprano italienne. Cette dernière nous offre une leçon de diction, de prosodie, de sens de la nuance, et de maitrise globale de son instrument. Ses phrasés, d’une grande dynamique naturelle, nous font parfois penser au Clair-Obscur en peinture, tant on est souvent surpris par les contrastes dans sa voix : en effet Mameli sait passer de la grande exclamation au murmure. Et quoi de plus touchant que cette belle voix quand elle est accompagnée par un tel musicien – Luca Pianca – qui comme toujours nous réjouit par ses capacités d’écoute, d’improvisation, et de liberté musicale. Au programme, Renaissance Italienne, de Monteverdi (précurseur de l’Opéra) à Barbara Strozzi (grande compositrice vénitienne).
Au son, ce disque présente une esthétique très intimiste, et plutôt proche des musiciens, ce qui s’accorde parfaitement avec le répertoire. L’acoustique naturelle du lieu est présente mais n’est pas au premier plan ; ce qui laisse nos oreilles très concentrées sur la précision de l’articulation des deux musiciens.
–Vivaldi Pan Flute Concertos – Hanspeter Oggier & Ensemble Fratres

Des concertos pour flûte de Vivaldi, interprétés à… la flûte de pan !
La flûte de pan, dans la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, trouve ses origines dans la Roumanie du XVIIᵉ siècle, où elle fut longtemps l’apanage des traditions musicales populaires. Pourtant, son irruption dans l’univers « classique » n’a rien d’une profanation. Bien au contraire.
Son caractère foncièrement improvisatoire, et la manière organique dont le son y naît – modelé, façonné, presque sculpté par l’intensité du souffle de l’interprète – s’accordent avec une justesse saisissante à l’esthétique vivaldienne. Cet enregistrement, porté par Hanspeter Oggier (un des maitres mondiaux de l’instrument) et l’ensemble Fratres, offre une lecture spectaculaire de plusieurs concertos pour flûte parmi les plus aimés de Vivaldi, notamment La Notte et Il Gardellino. Théâtrales et dramatiques, débordantes de vitalité, de suspense et de jubilation, ces interprétations jettent une lumière nouvelle sur ces chefs-d’œuvre intemporels.
Là encore, on est conquis par la façon dont Jean-Daniel Noir s’emploie à respecter parfaitement les timbres de tous les instruments, à commencer par la flûte de pan, dont on ne perçoit pas seulement les notes, mais aussi les souffles, les soupirs, et les riches articulations. Notons que la même semaine d’enregistrement, dans la même acoustique, avec presque les même musiciens (sans harpe et sans luth), Jean Daniel Noir a également enregistré « Telemann : Music for Flute », autre disque similaire en intentions, mais dédié à Telemann, compositeur allemand plus tardif. Ces deux disques sont proches sur le plan sonore mais pas complètement similaires ; le son d’ensemble semble moins analytique mais plus délicat dans ce dernier disque Telemann.
–Strozzi : Virtuosissima compositrice – Leonardo García Alarcón & La Capella Mediterranea

Un disque intéressant sur bien des aspects : premièrement, il est paru chez Ambronay Editions, label qui siège tout près de chez nous, avec qui le producteur a travaillé pendant longtemps. Deuxièmement il est interprété par la Capella Mediterranea (dirigé par Leonardo García Alarcón), célèbre ensemble pour lequel Jean-Daniel n’a cessé de travailler comme ingénieur du son et directeur artistique. Enfin, il se consacre à Barbara Strozzi, compositrice très prolifique du XVIIème siècle – dont on dit que c’est la première compositrice professionnelle de l’histoire, en cela qu’elle a publié ses propres recueils et livres de musique, à une époque où l’édition coutait très cher. Elle fut très influente dans le milieu culturel vénitien, et a su apporter sa vision singulière de la musique à travers ses nombreux madrigaux (courtes pièces vocales polyphoniques).
Ce disque de musique vocale donne justement la part belle aux voix du choeur de chambre de Namur – voix qui s’épanouissent totalement dans l’acoustique naturelle du lieu d’enregistrement. Un vrai coup de coeur.
-Nobilissimo Istromento: Virtuoso Lute Music of the Italian Renaissance – Luca Pianca

Un disque de soliste à présent. On retrouve le luthiste Luca Pianca (qui accompagnait plus haut la chanteuse Roberta Mameli), au sommet de son art. La caisse de résonance du luth constitue une acoustique à part entière ; une sorte de petite salle à elle toute seule. Cela rend passionnant l’enregistrement du luth en solo, car c’est en quelques sorte un duo entre deux acoustiques – celle de l’instrument – et celle du lieu d’enregistrement. En cela ce disque de luth est une grande réussite car le couple de micros principaux se place pile à la bonne distance entre ces deux éléments. Sans parler du jeu de Luca Pianca qui comme toujours, est emprunt d’une grande inventivité et d’une belle délicatesse.
Ce disque, une fois n’est pas coutume centré sur la Renaissance Italienne, constitue un témoignage de l’âge d’or du luth. En effet, tant en quantité qu’en qualité, cette période est pour le luth ce que le XIXème siècle est pour le piano. Une profusion d’auteurs, de styles et de courants, qui ont apporté à cet instrument unique son répertoire de prédilection.
–Monteverdi : L’Orfeo – Leonardo García Alarcón & La Capella Mediterranea

On termine ce zoom sur le travail de Jean-Daniel Noir avec cette version magistrale de l’Orfeo de Monteverdi par la Capella Mediterranea et le Choeur de Chambre de Namur. L’Orfeo de Monteverdi est considéré comme le premier opéra de l’histoire, à la frontière du madrigal, dont il est en quelque sorte, le développement, mis en scène.
De nombreuses versions existent, mais celle-ci a sans aucun doute pris une place de référence. Le chef argentin Leonardo García Alarcón y développe une vision chaleureuse et généreuse de la musique, et la prise de son de Jean-Daniel Noir n’est qu’au service de cette vision. Comme toujours dans les grands ensembles, Jean-Daniel déploie une grande quantité de microphones, sans jamais laisser entendre cette « forêt » de micros d’appoint. Le rendu est global et distant tout en laissant de la place aux détails les plus fins. Un vrai régal !
Pour celles et ceux qui aimeraient écouter tous ces disques sélectionnés, vous pouvez accéder à la playlist Qobuz attachée à cet article, qui les regroupe tous (https://open.qobuz.com/playlist/55940616).
Bonne écoute, et à bientôt chez Hifi Link !

